lundi 16 mars 2009

L'armée algérienne 1954/1994: Mutations internes8

CONCLUSION GENERALE

Par Riadh Sidaoui

Les caractéristiques principales de l'armée de libération nationale (ALN), pendant les années 1954-1962, peuvent se résumer à partir des points suivants:
1- L'origine politico-militaire de ses commandants: ces derniers ne proviennent pas d'académies militaires et n'ont aucune expérience professionnelle dans ce domaine. Ils sont avant tout des militants politiques. La première génération qui a fondé l'ALN est issue de l'organisation spéciale (l'OS), alors que la deuxième est recrutée parmi les jeunes algériens notamment chez les étudiants (Boumèdienne) et les lycéens (Boutaflika, Medghri, Ahmed Cherif...). Dans les deux cas, ces militaires avaient la conviction profonde de leur supériorité sur les civils. Cela s'explique d'une part par la confrontation brutale et le danger quotidien qu'ils vivaient et, d'autre part, par la nature de la révolution algérienne, une révolution déclenchée au nom de la rupture radicale avec les méthodes pacifiques. Cette élite militaire a exploité une situation révolutionnaire (Tilly) pour conduire la révolution à un résultat révolutionnaire.

2- Le conflit ouvert dès 1956, pendant le congrès de la Soummam entre les civils du FlN et les militaires de l'ALN: une tendance représentée par Abanne Ramdane, fait prévaloir le politique sur le militaire, alors qu'une deuxième tendance, celle des militaires, rejette cette distinction. Cette seconde tendance apparaîtra sur le terrain par une volonté flagrante de dominer les institutions de la révolution à premier pas et ensuite les appareils du futur Etat algérien indépendant.

3- La différence radicale entre les militaires et les civils apparaît sur le plan organisationnel. En fait, les politiques étaient dans une lutte interne permanente, leurs alliances n'étaient pas stables et leurs intérêts n'étaient pas homogènes. En revanche, les militaires, et notamment ceux de l'état-major, s'étaient distingués par leur unité organisationnelle, leur pouvoir hiérarchisé, leur discipline et obéissance totale vis-à-vis du commandement général incarné dans la personne charismatique du chef de l'état-major Houari Boumèdienne. Cette différence a facilité l'arrivée au pouvoir des militaires et la maîtrise totale des événements politiques qui ont marqué l'Algérie pendant la révolution.

4- La composition sociale de l'armée algérienne est marquée par une forte présente de la classe paysanne. En effet, les soldats de l'ALN sont, en majorité, originaires de la campagne ainsi que les commandants de l'état-major. Cette composition sociale a permis une propagation rapide des idées progressistes au sein de l'armée. Boumèdienne a résumé cette tendance quand il déclare " nous n'avons pas fait la révolution pour devenir un "khammes" chez un propriétaire algérien". D'où, l'adoption totale de l'idéologie socialiste comme projet modernisateur de l'Algérie post-coloniale. Cette armée a lutté contre les civils du Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA) en les accusant du libéralisme, d'être une prolongation naturelle du colonisateur français. Ce qui a intensifié cette lutte chez les militaires est l'appartenance de la majorités des civils du GPRA à la classe citadine.

5- La composition culturelle de l'armée est caractérisée par la domination de la langue/culture arabe. Les soldats sont, souvent, analphabètes ou ayant une culture arabe limitée. Tandis que les chefs de l'état-major sont des arabophones formés dans des universités arabes religieuses ou dans les madrasas (école religieuse musulmane) des Oulémas . Ils ont ajouté, alors, à leur projet socialiste un autre projet qui est l'arabisation de la société algérienne. Ceci est contre la francophonie des civils du GPRA, qui étaient en majorité francophones.

6- Les efforts conjugués au militantisme des militaires ont abouti finalement à un résultat révolutionnaire qui s'est incarné dans l'indépendance totale et inconditionnelle de l'Algérie et dans l'arrivée de la coalition la plus radicale au pouvoir en 1962. Cette coalition est constituée d'Ahmed Ben Bella (président de la république) et de Haouri Boumèdienne (chef de l'état-major) avec ses adjoints et ses soldats. L'arrivé de la faction la plus radicale au pouvoir confirme la thèse de Jean Baechler: tant la guerre serait brutale et longue (7ans), tant les plus radicaux auraient plus de chance de s'emparer de pouvoir.
Dès les premiers jours de l'indépendance, l'armée impose son projet socialiste et son choix d'arabiser la société algérienne. Ces propos confirment notre hypothèse générale.

La deuxième partie de ce mémoire a traité des mutations profondes au sein de l'armée nationale populaire (ANP) pendant l'époque de Ben Bella, puis celle de Boumèdienne. Dans la période de Ben Bella, entre 1962 et 1965, il y avait un partage de pouvoir entre les politiques représentés par la présidence de la république et par le parti unique du FLN. Ces deux institutions avaient cohabité avec les militaires pendant trois ans. Le seul point commun entre les deux camps (civils et militaires) était l'application du socialisme dans le pays. La cohabitation entre les politiques est les militaires est devenue impossible. En dépit de la personnalité charismatique du président Ben Bella, l'armée a pu mettre fin à son règne et prendre tout le pouvoir sans partage en instaurant un nouvel organe exécutif nommé le conseil de la révolution, qualifiant le parti unique du FLN de "corps sans âme".

Toutefois, l'armée s'est lancée dans une restructuration radicale afin de devenir plus homogène, plus hiérarchisée et plus professionnelle. Afin de réaliser une telle restructuration, Boumèdienne a beaucoup recruté chez les officiers de l'armée française et investi dans la création des académies militaires algériennes pour la formation d'une nouvelle génération. En outre, il a envoyé des cadres algériens aux académies soviétiques et arabes (notamment au Caire et à Bagdad) pour une haute formation technique. Tout cela était mis en oeuvre en parallèle avec l'écartement successif des chefs historiques de l'ALN.
En fait, Boumèdienne a placé massivement les officiers de l'armée française dans des postes sensibles. Il a justifié cette politique par l'absence de la compétence chez les cadres de l'armée de libération. Selon lui, les maquisards, souvent quasi analphabètes, sont incapables de diriger une base aérienne moderne qui exige une formation scientifique et technique très haute. D'où, la nécessité de recruter chez les officiers de l'armée française. Or, cette argumentation cache une autre politique délibérée et consciente. En réalité, Boumèdienne voulait écarter de l'armée ces compagnons qui jouissaient comme lui d'une légitimité révolutionnaire historique. Il souhaitait ainsi être le seul à maîtriser cet appareil déterminant dans la lutte pour le pouvoir. Qui plus est, Boumèdienne estimait que ces officiers devaient posséder certaines qualités: ils devaient être professionnels, dépolitisés et loyaux. L'aspect professionnel induisait une efficacité technique, plus spécifiquement face aux menaces de l'armée marocaine.
Le fait d'être dépolitisé éloignait le danger probable d'une intervention de l'armée contre l'institution de la présidence de l'Etat et notamment après l'échec du putsch du colonel Tahar Zbiri (chef d'état-major en 1967).
Enfin la loyauté à l'égard du son pouvoir personnel engendrait une stabilité politique et sécuritaire permettant au chef de l'Etat d'achever ses projets socialistes. En contre partie, ces officiers étaient protégés et valorisés par Boumèdienne.
Toutefois, le socialisme appliqué en Algérie est un socialisme dénué des véritables théories socialistes. Autrement dit, la constitution de Boumèdienne, souligne clairement que l'armée nationale populaire algérienne est la garante de l'application socialiste, tandis que dans la réalité quotidienne, cette même constitution ne reflétait pas réellement la nouvelle composition sociale et idéologique de cette armée. Dans les faits, les seuls garants demeuraient principalement Boumèdienne, détenteur du pouvoir et chef de l'armée, et quelques rares officiers convaincus, souvent originaires de l'ALN ou de la nouvelle génération formée après l'indépendance, qui soutenaient les choix socialistes.

Cette contradiction profonde entre une constitution socialiste, des "slogans progressistes" et une élite militaire anti-socialiste dans la pratique ne perdura pas longtemps.
A la mort de Boumèdienne en décembre 1978, une nouvelle politique qui se différenciait de la voie socialiste appliquée jusqu'alors, sera mise en place par le gouvernement de Chadli Bendjedid. Cette nouvelle voie caractérisée par une tendance libérale s’accéléra après les événements d'octobre 1988. Dans cette nouvelle orientation, les officiers issus de l'armée française, prennent une place plus importante.
Ces officiers sont intervenus directement dans la prise de décisions par :

1- Le soutien de l'arrivée de Chadli Bendjedid, connu par sa tendance libérale, à la tête du pouvoir en écartant le socialiste du FLN Mohamed Salah Yahyaoui.

2- L'écartement systématique des boumèdiennistes non seulement de l'armée mais aussi des autres appareils politiques comme le parti du FLN, et les postes sensibles dans l'administration algérienne.

3- L'imposition de la réorientation vers l'économie de marché, en privatisant le secteur public, acceptant les directives du FMI et de la banque mondiale. Ce qui a mené à une inflation financière considérable, une chute spectaculaire de la monnaie nationale (le Dinar), une augmentation des prix, insupportable pour la plus large couche de la population algérienne, et un licenciement massif des employés.

4- Le rejet du projet tiers-mondiste algérien quant à l'engagement en faveur des pays et des mouvements progressistes dans le monde et de façon générale le désengagement du militantisme anti-impérialiste.

5- Leur nomination (les officiers de l'armée française) dans les postes-clés de l'armée et l'Etat algérien. En 1991, l'année de la destitution de Bendjedid, on les trouve à la tête des postes suivants:
- Le ministre de la défense: Khaled Nizar
- Le ministre de l'intérieur: Alarbi Belkhir
- Le chef de l'état-major de l'armée: Mohamed Lamari
- Le chef de l'armée terrestre: Mohamed Touati
- Le chef de la sécurité militaire: Mohamed Médienne

6- La destitution de Chadli Bendjedid. Quand celui-ci a voulu réduire leur influence politique en cherchant un compromis avec les islamistes pour partager le pouvoir et écarter les officiers de l'armée française, ces derniers ont réagi rapidement et efficacement contre ce plan.

7- L'arrêt du deuxième tour des élections législatives pour empêcher l'arrivée au pouvoir des islamistes, l'attaque totale, sanglante, contre ces derniers sur tous les plans, l'appel à l'éradication du phénomène islamiste, malgré son implantation au sein d'une large partie de la société algérienne, tout cela a conduit à "une guerre civile" dont la perte humaine et matérielle demeure lourde.

8- Le refus total de toutes possibilités de dialogue avec les islamistes, malgré les occasions multiples offertes et les nombreuses médiations internes et externes pour établir un dialogue sérieux afin de mettre fin à la diffusion quotidienne du sang. En revanche, ils (les officiers de l'armée française) ont adopté, sinon imposé le choix éradicateur à l'égard des islamistes.

9- La lutte contre les tentatives réformatrices du président de la république, le général Liamine Zéroual. Ce dernier, officier de l'ALN jouissant à la fois d'une légitimité historique et d'un respect à sa personne au sein du reste de l'armée ainsi que la classe politique algérienne, tentaient à plusieurs reprises de trouver une solution pacifique. En vain, il échouait à cause de l'objection de ces officiers.

Toutefois, l'armée algérienne, à l'exception de quelques rares désertions, est restée solidaire, unie, face aux menaces des islamistes. Ce qui a empêché l'effondrement de l'Etat algérien. Paradoxalement, à ce qui s'est passé avec l'armée impériale du Chah en Iran , l'armée algérienne s'est montrée une armée nationale forgée dans une institution qui ne dépend pas, pour sa persistance, des individus. Or, cette solidarité et cette unité face aux islamistes ne pourraient pas cacher pour longtemps les profondes déchirures dont vivaient l'armée algérienne.
D'abord, elle est menacée par l'aggravation des conflits historiques, notamment le conflit régionaliste. La domination des officiers de l'Est sur l'armée et en particulier les chaouites, peut toujours provoquer une réaction brutale des officiers ou soldats de l'Ouest ou du centre pour redistribuer les postes de commandement d'une manière juste et reflétant l'équilibre régional du pays.
En suite, il y avait le conflit de générations, qui pourraient être déterminant dans les futurs années. En fait, la génération des officiers de l'armée française et ce qui reste des officiers de l'ALN sont en train de disparaître à cause de l'âge et le destin de la retraite. Dans dix ans au maximum, tous ces officiers serons obligés de quitter l'armée et laisser leurs places à une nouvelle génération. Une génération de post-indépendance, qui ne jouit pas du mythe de la légitimité historique mais qui possède une réputation professionnelle et technique. Une génération formée dans les académies de Moscou ou de Bagdad ou de Caire, et souvent dans les académies algériennes, des jeunes officiers qui sont, relativement, non corrompus et pas mêlés directement à la lutte du pouvoir. Cette génération, pourrait, par son pragmatisme technocratique, mettre fin aux massacres déchirant la société algérienne en optant la thèse réconciliatrice avec les islamistes, et en freinant l'instauration d'une économie de marché. Cependant, cette génération pourrait être l'alliée loyale du général/président Liamine Zéroual pour sauver l'Algérie et instaurer pour la première fois dans le monde arabe contemporain une démocratie réelle qui respecte l'équilibre politique et sociale de la société et le choix de la majorité. Les derniers événements pourraient expliquer en partie ce scénario:
- Au début de mois de mai 1996, le général Khaled Nizar (le metteur en scène de la destitution de Benjedid et l'arrêt du processus électoral), a été mis à la retraite.
- Au début de mois de juin 1996, sept généraux ont été mis à la retraite, on cite:
* Mohamed Ghnim, secrétaire général du ministère de la défense.
*Abbas Ghzéyal, commandent général de la gendarmerie nationale.
*Abderrazek Tetwani, directeur de la sûreté extérieure.
* Abdelhamid Taghith, inspecteur général du ministère de la défense.
* Mohamed Touati, conseiller de Khaled Nizar.
* Attaib Eddaragi, le conseiller du ministre de la défense .
Cette nouvelle politique pourrait trouver un soutien international, notamment des Etats-Unis, qui n'ont pas cessé à l'appel du dialogue et la réconciliation. Dernièrement (décembre 1996), Graham Fuller, ex-officier à la CIA, et actuellement chercheur dans la Rand Corporation (centre stratégique qui s’occupe de l'évaluation des risques) a publié un rapport concernant la guerre civile en Algérie. Dans ce rapport, commandé par l'armée américaine, il affirme que la politique éradicatrice pratiquée par les généraux au pouvoir, a subi un échec flagrant. Par conséquent, ils n'y auraient que deux scénarios possibles: le premier serait un "marchandage" à huis clos, à la soudanaise, de l'armée avec des groupes issus de la nébuleuse GIA , afin d'aboutir à un partage du pouvoir entre les deux camps, alors que le deuxième reposerait sur une alternative démocratique, sur la base de nouvelles élections associant tous les partis représentatifs du pays. Ce dernier scénario serait, également, approuvé par tous les pays européens, exceptant la droite française au pouvoir .

Enfin, il nous semble que les événements depuis le déclenchement de la guerre civile en Algérie en janvier 1992, ont clairement montré l'impossibilité d'une victoire militaire totale d'un camps sur l'autre. En fait, l'armée s'est montrée incapable de mettre fin à l’insurrection islamiste, en revanche, les islamistes sont, aussi, incapables de conquérir le pouvoir par la force et d'instaurer "l'Etat islamique" qu'ils revendiquent. Face à ce dilemme, une solution réconciliatrice s'imposerait pour sauver le pays de cette absurdité sanglante. Cette solution serait, finalement, l'aboutissement d'une nouvelle mutation profonde au sein de l'armée, et d'un changement du discours islamiste vers le rationalisme et la modération.

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