lundi 16 mars 2009

L'armée algérienne 1954/1994: Mutations internes6

TROISIEME PARTIE: L’EPOQUE BENDJEDID
L'ARMEE DANS LA CRISE


Par Riadh Sidaoui

Le 27 décembre 1978, le président Houari Boumedienne décéda. Il fut remplacé à la tête de l’Etat par le colonel Chadli Bendjedid. Il y avait effectivement une différence de style entre les deux, qui se rapportait à une différence de tempérament mais également à la structure de leur pouvoir. Boumédienne est arrivé par la force et il était le personnage numéro un de l'Etat algérien. Chadli est arrivé au pouvoir parce que l’armée l'a voulu. Il lui a fallu donc s'imposer. Le limogeage de certaines personnalités illustrait la lutte des divers clans en présence. Cette période d'affrontement entre clans ne semblait pas pour autant menacer l'unité de l’armée. A son tour, Chadli allait créer des structures officielles pour les avantager. Dans le cadre des programmes anti-pénuries (P.A.P) beaucoup d'argent fut injecté dans "l'action sociale de l’armée". Des terrains dans les grandes villes et leurs proches banlieues sont attribuées à des militaires à des prix dérisoires. Des prêts très importants furent accordés pour la construction de villas. A cela s'ajoutaient toutes les facilités d'acquisition des matériaux de construction. Les budgets des casernes sont utilisés à des fins propres. Une partie de l'argent destinée à des projets de construction de casernes a été également détourné. Des constructions de casernes dans la deuxième, troisième et cinquième région militaire commencèrent au début des années quatre-vingt. En 1992, elles étaient réalisées à 40% mais les caisses étaient vides. Certains appelés sont utilisés comme domestiques chez leurs supérieurs... Les détournements et les abus n'ont jamais fait l'objet de poursuites judiciaires et ils n'ont même pas été dénoncés.
Bendjedid commençait, en même temps avec l'écartement des Boumediennistes, l'instauration d'une politique libérale sur le plan économique.

CHAPITRE(5): LA REORIENTATION VERS LE "LIBERALISME"

5.1. LE RETOUR DES LIBERAUX

La victoire de la coalition Armée-Ben Bella en 1962 est une victoire de la tendance socialiste sur une autre plus libérale. Ben Bella dit à ce sujet "L'idéologie socialiste répond parfaitement à nos aspirations profondes à plus de bien être et de justice, et à nos exigences de progrès dans tous les domaines" . Boumedienne, déclare aussi, "on a pas fait la révolution pour devenir un “khammes” chez un propriétaire algérien" .

Or, les libéraux défaits pendant les époques Ben Bella et Boumedienne ont réagi fortement contre le socialisme. Ferhat Abbas, rappelle que "Le socialisme était une nouvelle donnée ajoutée à la proclamation du 1er Novembre. Durant la guerre, personne n'en soufflât mot" . Il ajoute en se moquant du socialisme "La république algérienne se comportait comme une femme adultère. Marié publiquement à l'Islam, elle couchait discrètement dans le lit de Staline". Cette défaite de la tendance libérale est provisoire. Ils vont s'organiser à l'époque de Bendjedid. Soutenus par la conjoncture internationale, ils gagneront la bataille et établiront des relations étroites avec les symboles du libéralisme mondial (FMI, Banque mondiale). Le socialisme deviendra avec Benjedid un héritage lourd du passé, il sera totalement liquidé par ses successeurs.

Désormais, le nouveau président lançait une campagne de privatisation dans tous les secteurs économiques. Il était encouragé par la nouvelle classe enrichissante de la corruption qui a touché le secteur public et par l'écartement des officiers socialistes arabophones d'origine paysannes, remplacés par des autres libéraux, souvent, les anciens officiers de l'armée française. Mohamed Chérif Messadia fut écarté du FLN ainsi que plusieurs militants opposants à cette nouvelle tendance. Les conséquences économiques de cette réorientation seront graves. La chute de la monnaie nationale algérienne (le Dinar), la croissance forte des dettes, la destruction de la classe moyenne et la corruption touchent tous les domaines en Algérie. Ce qui conduira le pays à une crise totale.

5.2. LA CRISE TOTALE DE LA SOCIETE

La société algérienne manifeste sa colère et reflète une vraie crise dans les émeutes d'octobre 1988.
Suite aux émeutes d'octobre 1988, le pouvoir se rend compte qu'il a de moins en moins de prise sur la société qu'il a massifiée, et c'est avec ces émeutes que la mythologie officielle de l'Etat populaire s'effondre. En réalité, elle s'était effondrée bien avant, mais ce n'est qu'à l'automne 1988 que les dirigeants reconnaissent que le "monopole du pouvoir" a mené le pays vers une situation difficile. Se rendant compte de l'incapacité de l'Etat à satisfaire les demandes sociales qui lui sont adressées, le pouvoir décide alors une ouverture politique dont il espère qu'elle permettra à terme à la société de se prendre en charge.
En fait, la stabilité relative du passé est due à la rente pétrolière qui a pendant longtemps permis le colmatage des brèches. La redistribution de cette rente sera au maintien, sans trop de dégâts, de la paix civile. Or, la chute des prix du pétrole à la fin des années 80 eut de sévères répercussions sur l'économie algérienne et effectua l'équilibre social.


5.3. ARMEE / FLN : LA SEPARATION

La séparation entre l'Etat et le FLN est devenue une réalité politique. De même, les représentants de l'ANP quittèrent le comité central du FLN. La constitution de février 1989 ne fait même pas référence à son existence et instaure un système politique démocratique, pluraliste et présidentiel. Cette constitution va connoter l’armée dans les casernes. L'article 24 stipule : "L’armée Nationale Populaire a pour mission permanente la sauvegarde de l'indépendance de la souveraineté nationale. Elle est chargée d'assurer la défense de l'unité et de l'intégrité territoriale du pays, ainsi que la protection de son espace terrestre, de son espace aérien et de différentes zones de son domaine maritime" . Ce qui fait dire à Michel Camau: "La triade Etat-Armée-Parti se trouve désormais dépourvue d’assise constitutionnelle". Signalons, à ce propos, le rôle des officiers de l'armée française qui était déterminant en vue de cette séparation, et afin de se débarrasser de ce qui reste dans un FLN socialiste attaché aux valeurs de la révolution.

En plus, la promulgation de la loi sur les associations à caractère politique, le 5 juillet , supprime pratiquement le parti unique déjà déconstitualisé en février. Aussi, la désignation du gouvernement de Sid Ahmed Ghozali, dont la majorité des membres n'appartiennent pas au FLN, fait entrer dans la pratique le principe de la séparation entre l'ex-parti unique et l'Etat.

L’armée se retira, alors, des organes dirigeants du FLN pour regagner ses casernes. Ce fut un tournant marquant dans la mise en place des institutions de la nouvelle constitution de février 1989, qui n'a cependant rien de surprenant. L'entreprise de professionnalisme de l’armée lui est en effet antérieure. Elle date de la mise en retraite de nombreux officiers de la génération de la guerre au début des années 80, époque à partir de laquelle on peut dater la formation de la classe des "militaires entrepreneurs".

5.4. LA PERTE DES ELECTIONS DEVANT LE FIS ET LE FFS

Le populisme du FLN qui est un mélange d'étatisme, de nationalisme et de corporatisme a abouti à l'édification d'un régime bureaucratique autoritaire et paternaliste. Le retrait de l'armée ainsi que la démission du président Chadli du FLN ont vidé ce parti de toute efficacité. Le 12 juin 1990, ont eu lieu les premières élections pluralistes pour le renouvellement des assemblés populaires communales et de wilayas (APC et APW) . La perte du FLN est considérable. En fait, il ne résistait pas trop devant les nouveaux partis nés après l'instauration du multipartisme, notamment le FIS (Front islamique du salut) et le FFS (Front des forces socialistes de Houcine Ait AHMED). C'est ainsi qu'il perdra les élections communales puis les législatives avec une large majorité pour les islamistes. Cette décadence du FLN est proclamée publiquement par les résultats obtenus. Ce qui a poussé l’armée à se mêler directement, cette fois-ci sans la vitrine du parti politique, dans les affaires du pays. Elle destitue le président de la république, elle écarte le FLN de tout pouvoir et enfin elle déclenche une guerre totale contre les islamistes.

5.5. L’ARMEE ECARTE BENDJEDID ET LE FLN

Face à la nouvelle situation, l’armée décide de réagir immédiatement en écartant Bendjedid de la présidence de la république.

L’armée destitua, alors, le président de la république Chadli Bendjedid le 11 janvier 1992. Cette démission forcée du président a été orchestrée par certains généraux de son entourage, 180 officiers auraient participé, début janvier 1992, à une réunion où ils exigèrent la démission du président et l'arrêt du processus électoral. A leur tête, on trouve "les officiers de l'armée française", les généraux: Khaled Nizar (ministre de la défense), Alarbi Belkhir (ministre de l'intérieur), Mohamed Lamari (chef de l'armée terrestre)...
L'armée a eu recours à des arguties juridiques pour justifier la nomination d'un Haut Comité d’Etat (HCE) de cinq membres pour succéder au président de la république démissionnaire.
A sa tête, Mohamed Boudiaf, revenu d'un exil au Maroc, pour occuper le poste du président du HCE. Ce membre historique du FLN (parmi les premiers fondateurs) s'est lancé dans un vaste projet de réformes. Il écarte le FLN de tout pouvoir, et ouvre les dossiers de la corruption. Plus tard, il fut assassiné par un de ses gardes de corps. Plusieurs observateurs accusent un clan dans le pouvoir algérien d'être le responsable de cet assassinat. Boudiaf fut remplacé par Ali Kefi. Ce dernier laissa la place au général Liamine Zeroual (il ne fait pas partie des officiers de l'armée française, mais plutôt de l'ALN) qui prend le pouvoir le 30 janvier 1994.

En outre, l'armée qui tient le pouvoir a cru que l'image du FLN corrompu est la cause principale de l'affaiblissement du système politique algérien. Il pratique par conséquent, notamment avec Boudiaf-Sid Ahmed Ghozali et Kefi-Ridha Malek, une politique d'écartement du FLN. Ils dépossédèrent l'ex-parti unique de ses sièges, de ses journaux et de tous les privilèges du passé.
Désormais, le FLN prendra des positions opposantes à l'égard des militaires au pouvoir en s'approchant au fur et à mesure des islamistes.

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